Une quête éthique, une action publique

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Parcours

E

n novembre 2015, à 32 ans, je change de vie, quittant biens, appartement et métier de graphiste pour me lancer sur la route, dans une quête de la « vie bonne », pour un temps indéfini et sans revenus (j’ai alors 2000e en poche).

Partant de France, j’effectue le premier tour d’Europe en footbike (trottinette de sport, sans moteur), en solo et sans assistance, vivant de peu et dormant la plupart du temps dans la nature, en récoltant des dons pour une association normande, Bande de Sauvages. 1 année d’itinérance, 22 000km au compteur, 27 pays traversés, d’innombrables rencontres humaines et leçons de voyage.

Inlassable observatrice des milieux géographiques, humains, historiques et culturels que je traverse, je documente mon exploration empirique par des images, des récits et des réflexions, en même temps que je m’émancipe du modèle dominant de circulation des biens et de l’argent.

C’est en rejoignant le Cap Nord en Norvège, pointe septentrionale du continent, aux trois quarts de mon tour d’Europe, que je conclus, de cette épopée occidentale, qu’elle sera le premier acte de ma nouvelle vie sobre et nomade. « Une vie simple – World Open Tour »  est la continuation de mon odyssée humaniste et athlétique : un tour du globe en pédicycle, à la force du mollet, pour mener encore plus loin ma quête éthique d’une vie bonne et d’un monde (un peu) meilleur.

Vers la vie bonne, vers le bien commun.

Une discussion entre les mondes
J

e roule et je vis de peu, dans une quête de « la vie bonne » qui se soutient d’un empirisme actif. Vagabonde auto-propulsée du 21ème siècle, je me déplace avec ce que je peux porter et pousser pour subsister. Je dors généralement dans ma tente.

Par cette recherche de la félicité dans la vie humble, je pratique un eudemonisme (où l’action juste mène au bonheur) naturellement doublé d’un activisme politique. Engagée dans l’exploration au long cours d’une autre façon de vivre et d’un défi physique, je tente également d’être l’ambassadrice d’une façon de voyager responsable, à contre-courant de l’accélération productiviste nihiliste.

Mon itinérance emprunte une double voie éthique et politique : poursuite individuelle de la « vie bonne », action publique de partage et de sensibilisation. Où vivre sur la route devient une forme d’activisme vagabond, humaniste et terrien, qui se pose en antidote éthique à une certaine démesure de civilisation (ère du flux, de la vitesse, de la finance, du capital, des experts, du spectacle, des savoirs abstraits, de la domination, de l’uniformisation, etc).

Je m’inscris dans une longue tradition de pensée considérant que le bonheur individuel n’est possible qu’au sein d’une communauté d’êtres égaux en droits et en devoirs, oeuvrant à s’émanciper de façon coopérative (mais aux résultats variés) de toute forme d’asservissement, d’exploitation et de nivellement des mondes (du vivant, des choses, des objet, des concepts).

Dans la veine de cette philosophie politique, l’intérêt de l’individu ne s’oppose pas à l’intérêt général (du vivant, des choses, des objets, des concepts), et vice versa, altruisme et égoïsme ne font qu’un, échappant à toute antinomie réductrice et hiérarchisation : à travers cette réunion en forme de boucle, la félicité personnelle est dépendante du souci de l’autre, et la prospérité des uns est conditionnée par l’égalité pour tous d’accès aux conditions d’une vie bonne.

Comme toute utopie politique, elle pose des jalons pour une pratique expérimentale courant tout au long d’une vie, vers une fin en puissance (un but) que, cependant, l’on sait et l’on souhaite ne jamais voir s’actualiser entièrement comme telle, car elle serait aussitôt synonyme d’un totalitarisme, et car l’on ne cherche pas un nouveau messianisme. Un processus de tous les instants, dans un régime d’historicité et de spatialité complexe, où l’agent compose avec sa finitude, accueillant le prosaïque comme le poétique.

Par tous ces aspects, cette aventure est un dialogue solidaire entre le local et le global. L’individuel et le commun. La recherche personnelle du bonheur et la possibilité pour tous d’agir librement en direction de la vie bonne.

« Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grandes que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. À toi de choisir. » 

Pierre Kropotkine

Un nomadisme à la force du mollet

Se charger peu et bien

Une autre clé de voûte de cette démarche est l’expérience proprement menée du voyage. A l’envers du rythme du flux tendu, l’exploration du monde dans un temps humain, rythmé par une propulsion humaine. Redécouvrir ou découvrir qu’on a besoin de peu pour voir beaucoup. Voyager en mode ultra-léger (M.U.L), décompter les grammes pour compter les kilomètres ! User des sciences et des techniques avec conscience, apprendre et partager un récit. Développer tout au long du parcours une éthique et les sensations de la simplicité : deux roues, un cadre, un corps, une force motrice, des efforts, des rencontres, des surprises, un abri, un feu, un ciel, un lever et un coucher de soleil.

Homo technicus

Pour quelques réflexions sur le rapport à l’outil et à la technique, les enjeux relatifs au nomadisme autonome des années 2000, un aperçu des choix de matériel et de configuration, n’hésitez pas à visiter la page matériel.

“Ces voyages ne seront pas dictés par la mécanique inconsciente de la surmobilité. Ils susciteront des efforts de conscience, une vigilance nécessaire à l’éveil, ils provoqueront des chocs (…) Il sera alors possible de faire tout simplement attention au monde déployé autour de ce point d’accroche qu’est le corps.”

Rodolphe Christin, « L’usure du monde », 2014

Conclusion ouverte

I

l y a quantité de littérature sur l’éthique, mais celle-là une fois goûtée, à celle-ci de se vivre pleinement comme action individuelle, rationnelle et politique, pour offrir ses lessons empiriques. La réflexion et l’agir fleurissent dans le particulier d’une chair, de ses sensations, de ses propriétés et de ses aptitudes ; ils s’enracinent dans la personnalité d’un corps, mystérieux abri d’univers abstraits, tout à la fois réels, symboliques et imaginaires ; ils donnent alors des fruits synthétiques, en tâchant d’éviter les opinions surplombantes, bien que celles-ci servent parfois l’humeur pamphlétaire…

L’éthique n’est pas une science exacte, elle est une pratique et un échange, avec l’autre, humain, animal, chose, environnement. A travers ce site, je partage les conclusions qui me sont propres, issues d’une expérience menée « grandeur nature et sur moi-même », dans la perspective d’alimenter, à mon échelle, les chantiers de discussions et de constructions appelés par l’époque. Parmi eux, questionner les impératifs de croissance et de consommation, le rapport à la technique et au travail, explorer des modèles socio-économiques alternatifs, inventer d’autres façons de vivre, respecter et préserver la complexité dans toutes les formes de vie et d’environnement.